Suzanne Lafont
Accompagner les transitions Culturelles et Environnementales

Ce que les contes nous enseignent sur les transitions et sur l'incertitude

Contes, mythes et histoires

Les contes ont été élaborés en des temps plus qu’incertains. Temps d’invasions et de guerres, de famines et  de pandémies. Temps où la vie est courte, l’espérance de vie plus que réduite (pour rappel : 25 ans en 1750), où les femmes meurent en couche et les enfants en bas âge (au milieu du XVIIIème siècle, la moitié des enfants mourraient avant l’âge de 10 ans)

Les contes sont nés dans un monde habité par le mystère et l’ignorance, un monde inmaîitrisé, dans lequel il est impossible, pour l’immense majorité, de se projeter et de s’inventer un destin, tant la vie y est aléatoire et éphémère.

Les contes sont tissés du fil de l’incertitude et bon nombre d’entre eux, nous racontent comment retrouver l’équilibre et s’accomplir au coeur d’un monde qui soudain bascule dans le chaos. C’est de ces contes dont je veux me faire l’écho ici … Peau d’âne, Le petit poucet, Baba Yaga, les douze frères, le géant qui n’avait pas de coeur, le diable aux 3 cheveux d’or…

Au départ, “il était une fois”, un univers stable où chaque chose est à sa place, où l’ordre est établi : rois et reines règnent, pères et mères nourrissent leurs enfants, le riche est riche, le pauvre est pauvre, les humains épousent les humains, le loup mange les agneaux… Puis la rupture intervient : mort du père ou de la mère, épuisement des ressources (parents qui ne peuvent plus nourrir leurs enfants), cupidité excessive, promesse non respectée, monstre invincible qui sème la mort… L’équilibre est rompu. Tout bascule de façon irrémédiable et arrive le désordre : le rocher parle, le corbeau a des pouvoirs, la grenouille est un prince, la vieille laide-à-faire-peur une bonne fée, la femme belle et délicate une sorcière, le haricot est une échelle, les bottes parcourent 7 lieues, les formules deviennent magiques, les voeux se réalisent par trois… Avec la fin de l’ordre établi, le chaos se manifeste, les repères  volent en éclat et l’incertitude s’invite.

Et c’est de cela que les contes nous parlent : ils nous racontent la transition d’un monde à un autre monde, ils nous enseignent le passage d’un monde établi, devenu obsolète à cause d’un déséquilibre, à un autre monde qui est à trouver et à inventer. Pour cela, ils mettent en scène un héros ou une héroïne dont le monde s’effondre et qui n’a plus d’autre alternative que de se mettre en mouvement.

Ici se loge un premier enseignement pour opérer une transition : le mouvement. Héros et héroïnes, une fois  leur monde effondré, ne cessent plus d’être en mouvement. Mais attention, pas n’importe quel mouvement : la marche. Le héros, de grès ou de force, quitte “l’ancien monde” et même s’il parvient à y retourner, comme c’est le cas dans le Petit poucet, il ne peut y rester, car ce monde est révolu.
La marche, c’est le départ et l’acceptation d’une fin, essentielle à tout renouveau. Pour reprendre T.S. Eliot dans “Quatre Quatuors” : “Ce que nous nommons le commencement est souvent la fin. Finir, c’est commencer. La fin est là d’où nous partons”.
La marche symbolise également le temps, l’avancée pas après pas. Un nouvel ordre ne se conquiert ni en un jour ni en une enjambée. Il requiert que nous nous transformions pour que nous posions des actes nouveaux et il émerge pas après pas. Car c’est bien d’émergence qu’il s’agit. Rien n’est écrit. Tout est à faire mais sans avoir recours aux méthodes classiques. Ce qui fonctionnait dans l’ancien monde ne fonctionne plus dans un monde en transition. Jamais personne n’a réussi à tuer le Géant sans coeur et son jardin regorge de toutes celles et ceux qu’il a statufiés, jamais aucun enfant n’est revenu vivant de chez Baba Yaga ou n’a échappé à l’ogre dévoreur de chair humaine…  jusqu’à ce jour où un héros, une héroïne réussit là où tout le monde a toujours échoué. Comment ? En faisant autrement, profondément autrement, en révolutionnant son rapport au monde, permettant à des actes nouveaux d’émerger.

Je vous propose une plongée, tout à fait subjective, au coeur des histoires pour y décoder les “stratégies” développées par des héros et des héroïnes ordinaires, pour y collecter les clés permettant de transformer un effondrement en transition et apprivoiser l’incertitude inhérente à ces périodes de crise.

Premier point frappant et commun aux “contes de transition” : le héros accepte totalement l’effondrement. Nulle plainte, nulle révolte. Il est habité par la certitude que ce monde n’est plus à vivre, il est tendu vers le futur et c’est là qu’il concentre toute son énergie. Il incarne puissamment cette phrase de Bergson : “L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous créons à partir de nous-mêmes.”

Autre point marquant, notre héros se met bien souvent en route avec rien ou presque rien, car rares sont les biens de l’ancien monde qui lui seront utiles lors de sa traversée. Il part léger, rempli de l’essentiel : sa détermination qui se résume à … vivre (rester en vie pour commencer) ou sauver des êtres chers (d’un mauvais sort ou de la mort). Car le héros choisit la vie et c’est sans doute ce qui facilite son renoncement à un monde devenu mortifère ainsi que le développement de nouvelles postures tout au long de son cheminement.

J’ai envie de m’arrêter un instant sur la motivation du héros (vivre et/ou sauver des êtres chers), car elle comporte plusieurs qualités fort utiles pour naviguer au coeur d’une transition. Pour commencer, c’est une motivation essentielle, claire, évidente et qui habite le héros à chaque instant. C’est un véritable moteur qui chaque jour lui donne la force d’avancer. Ensuite, c’est une motivation qui n’est pas figée, ni dans sa forme ni dans le temps. On est loin ici des objectifs SMART. Nous sommes dans le registre non pas de l’objectif mais de l’intention. A quoi ressemblera la vie du héros lorsque sa quête sera accomplie ? Nous n’en savons rien et lui non plus ! Simplement, il sera en vie, entouré des êtres qu’il aime, en sécurité et heureux ! Les formes qu’une telle réalisation peut prendre sont infinies ! En conséquence, aucun plan précis ne peut être élaboré. Et c’est ce qui est extrêmement malin car dans un monde en chaos, quel plan pourrait tenir la route ? Qui peut prétendre écrire le futur, quand à tout moment, tout et n’importe quoi peut surgir, que toutes les cartes et les règles peuvent être rebattues ? Il n’y a pas de temps à perdre dans l’élaboration et la conduite de plans qui prendraient toute notre énergie et nous détourneraient de ce qui émerge ici et maintenant, c’est-à-dire de la nouvelle réalité avec laquelle nous avons à oeuvrer. La réalisation du héros s’écrit dans la réalité qui émerge, elle n’est pas hors sol mais issue du sol. Elle est durable mais réclame pour naître de libérer un nouvel agir, d’activer les comportements adaptés à un monde en transition.

Quels sont ces comportements ?

Il y a l’humilité tout d’abord, la conscience profonde de ne rien savoir, souvent symbolisée par la jeunesse du héros qui pénètre un monde dont il ne connaît ni les codes, ni les règles. Cette conscience de son ignorance lui évite d’agir avec la violence de celles et ceux qui sont pétris de certitudes et qui tête baissée appliquent les gestes et attitudes de toujours, devenus obsolètes car inadaptés à une nouvelle réalité où la vision mécanique d’un ordre établi ne fonctionne plus. La conscience de son ignorance lui permet de s’ouvrir sur le monde, d’y poser un regard curieux donc sans jugement, un regard qui n’est pas trivial, capable d’accueillir la complexité du vivant, du sensible ainsi que sa dimension poétique. Je ne peux pas m’empêcher ici de citer Edgard Morin : “Et, pourtant, tout est trivialisé : par son regard analytique, le biologiste ne voit que des molécules. Les mots programme, information, hasard, molécules occultent la complexité de l’organisation vivante et banalisent la vie en la réduisant à des termes informatiques et chimiques certes utiles mais réducteurs. Seul l’esprit poétique, qui revient parfois en chacun, s’étonne, s’émerveille, se désole de vivre”*. Le héros du conte par la conscience de son ignorance, peut accueillir le mystère, accepte de ne rien maîtriser, accepte l’inconnu et cela ne l’empêche pas d’agir car son égo n’est pas aux commandes.
Il sait que seul, il ne peut rien. Aussi, il est à l’écoute attentive du monde car c’est en lui que se logent les solutions dont il a besoin pour accomplir sa quête. Il ne fait pas avec l’ancien, il fait avec ce qui est là, ici et maintenant. Aujourd’hui est sa ressource. Il ne fait pas seul, il fait avec l’autre. Il n’agit pas tout de suite, il écoute d’abord. Il est à l’affût du moindre signe, ose se laisser guider par l’intuition, ose errer, s’intéresse à tout, ne néglige aucune rencontre, interagit, même quand ses interlocuteurs ont une forme inattendue, pierre, végétal, objet, sorcière, fée ou monstre. Il va au-delà de ses cadres de pensées, contient sa peur et dialogue. Il dialogue et fait dialoguer des mondes qui normalement ne dialoguent pas… Il permet l’émergence de nouveaux liens. Ainsi, dans Baba Yaga, le chat parle, sait comment échapper à la sorcière et offre à Vassilissa les objets magiques qui feront naître une rivière et une forêt qui entraveront l’avancée de Baba Yaga et la sauveront. Des liens impossibles apparaissent : ici l’héroïne relie des monde censés être étanches. Les règnes minéral, végétal et animal s’entremêlent et agissent sur le domaine physique et biologique, créant des solutions inédites… Est-ce fou ? Non, bien au contraire ! Comme l’écrivait Enstein, “La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s'attendre à un résultat différent” et il s’agit en période de transition de relier les savoirs et les domaines que nous avons cloisonnés, d’accueillir l’inattendu et de jouer avec, pour que nos esprits se déconditionnent et que d’autres voies émergent.
Car l’épopée du héros est également le récit de son déconditionnement. Petit à petit, au grès de sa marche, le héros se familiarise avec un monde qui ne fonctionne pas comme il en a l’habitude. Il apprend à se laisser guider, à utiliser ses compétences autrement, dans un but qui n’est pas le but pour lesquelles il les a apprises, créant de nouveaux gestes et surtout, il expérimente car on ne réussit jamais du premier coup dans le monde des contes, on doit d’abord essayer, au moins trois fois…

Un autre point marquant, c’est que la quête du héros, qui est la quête de la Vie, est une quête qui provoque adhésion et collaboration. La clarté et le sens positif de sa quête permettent aux êtres qu’il croise en chemin de s’y associer et de contribuer en apportant protection, conseil, objet magique ou autre. Car la réciprocité est clé dans les histoires. On ne reçoit pas si l’on ne donne pas. Dans Baba Yaga, le chat ne crève pas les yeux de Vassilissa, les chiens ne la dévorent pas, le portail ne grince pas et ne trahit pas son départ, le bouleau ne la fouette pas… Tous la soutiennent car elle a pris soin d’eux, ce que la Baba Yaga n’a jamais fait. Ce qui nous est enseigné, c’est que pour retrouver l’équilibre, on ne peut simplement prélever, travailler pour soi et avancer seul…

En résumé, les contes nous transmettent des ingrédients pour nous aider à vivre une transition. Il nous faut du courage et de l’audace pour accepter la fin et enclencher un nouveau départ, pour nous délester des référentiels du passé, sortir de notre cadre, entrer en relation avec un monde en bouleversement, accepter de lâcher l’ancien, nos habitudes et certitudes, oser errer, tâtonner, itérer et accepter qu’il faut du temps. Il nous faut de l’humilité pour être en capacité d’écouter, d’apprendre et de s’ouvrir. Il nous faut déployer notre intuition et notre curiosité pour développer un regard non trivial sur le monde (capacité à s’émerveiller), développer notre créativité et réaliser des liens jamais opérés jusque-là. Il nous faut une quête claire et juste pour nous et le monde, qui se partage, qui donne force et confiance, qui rallie car rien ne s’accomplit seul, tout est coopération et inter-dépendance.

* Connaissance, ignorance, mystère - chapitre La vie, révolution dans l’évolution


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